La Moustache

La Moustache« Qu’est-ce que tu dirais si je me rasais la moustache ? » demande Marc à Agnès. « Je ne sais pas. Je t’aime avec mais je t’ai jamais connu sans. » Elle sort un moment faire des courses, le laissant devant le miroir de la salle de bain. Et il le fait. Comme ça : par jeu, pour voir la tête qu’elle fera, pour changer un petit quelque chose dans leur vie heureuse et sans histoire. Elle rentre et ne fait aucune remarque. Le plus drôle, c’est qu’elle a vraiment l’air de ne rien remarquer. Les autres non plus.

Lorsqu’un écrivain se lance dans l’adaptation cinématographique d’une de ses propres oeuvres, on peut penser qu’il agit par pur attitude mégalo. Pourtant Emmanuel Carrère a peaufiné son scénario et livre 10 ans après le livre sa « Moustache », un métrage abouti et terriblement efficace. D’un thriller conspirationiste d’une facture classique, Emmanuel Carrère laisse glisser son film vers une réflexion sur le couple aussi juste que magnifiquement mise en image.

Vincent Lindon et Emmanuelle Devos incarnent un couple en apparence parfait. Amour tendre et baiser fugace. Jusqu’au jour où Marc, le personnage interprété par Vincent Lindon, décide de se raser la moustache. D’une simple remarque en l’air, le récit va glisser très rapidement vers le thriller. Le film prend en apparence les codes du genre tel qu’on le pratique à la chaîne outre Atlantique. Emmanuel Carrère utilise un élément perturbateur, la fameuse moustache, pour plonger son personnage dans le désarroi. Lui seul semble se souvenir de cette fameuse moustache. De vrais pistes en faux indices, Carrère laisse rapidement le spectateur sur le carreau pour offrir à son film une nouvelle dimension.

Lorsque Marc prend l’avion pour Hong-Kong, tout se brouille. La quête d’identité du héros perdu au milieu de la mégalopole asiatique donne le tournis. Ces incessants aller-retours en ferry teintés d’onirisme permettent au film de s’élever au-delà des conventions. Mais ils sont aussi symptomatiques de ce faux thriller à la française. Le film tourne en rond. Bien évidemment le cinéaste se garde bien de donner une quelconque explication et laisse en suspens toutes les « preuves » accumulées. La folie lui servant alors d’alibi.

Mais lorsque Marc retrouve enfin Agnès, « La Moustache » semble enfin sortir de sa torpeur et le film se mue en mélo sentimentale où le couple est mis en question. Les non dits, les mensonges finissant irrémédiablement par briser n’importe quelle union. De l’importance d’écouter l’autre. Emmanuel Carrère soumet pour la peine Marc à un mutisme total lorsqu’il se retrouve seul et perdu à Hong-Kong.

« La Moustache » n’est pas un thriller, ni un mélo dramatique. Juste une réflexion sur l’autre et le couple. Parfois un peu lourd dans la parabole, Carrère gagne souvent grâce à la justesse et à l’implication de Vincent Lindon et Emmanuel Devos. Alors c’est peut-être un peu pesant et la conclusion est plutôt ratée, mais finalement le film laisse sur une bonne impression. Peut-être par ce que son message de respect de l’autre résonne plutôt bien à nos oreilles dans une société où l’individualisme est de plus en plus prégnant.

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